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Les pionniers de la communication #1 : Charles-Louis Havas, l'homme qui a inventé les agences de presse


Charles-Louis Havas
Portrait de Charles-Louis Havas par Louis-Léopold Boilly.

Lorsque l'on pense aux grandes figures de la communication, les noms d'Edward Bernays ou de Marshall McLuhan viennent souvent à l'esprit. Pourtant, bien avant eux, un Français a profondément transformé notre manière de produire, diffuser et consommer l'information.


Son nom ? Charles-Louis Havas.


Si vous consultez aujourd'hui les actualités sur votre téléphone, lisez un article de presse ou effectuez une veille médiatique, il y a de fortes chances que vous profitiez encore de son héritage.


Un entrepreneur devenu traducteur... presque par hasard


Rien ne prédestinait Charles-Louis Havas à révolutionner le monde de l'information.

Né le 5 juillet 1783 à Rouen, il débute sa carrière comme négociant international, puis banquier. Polyglotte, il évolue dans les milieux du commerce et de la finance jusqu'à ce que la crise boursière de 1825 mette fin à ses activités.


Cette faillite va pourtant changer l'histoire de la communication.

Pour gagner sa vie, Havas se tourne vers une activité alors peu valorisée : la traduction de journaux étrangers. À cette époque, la presse française est essentiellement une presse d'opinion. Les nouvelles internationales y occupent une place limitée et arrivent souvent avec plusieurs jours, voire plusieurs semaines de retard. Pourtant, les industriels, les commerçants, les banquiers et les diplomates ont de plus en plus besoin d'informations fiables sur ce qui se passe ailleurs en Europe.

Charles-Louis Havas comprend rapidement qu'il existe un véritable besoin.


1825 : le premier bureau de traduction d'informations


En 1825, il ouvre son propre bureau de traduction.

Son idée est simple, celle de collecter les informations publiées dans les journaux étrangers, les traduire, les vérifier et les transmettre à plusieurs journaux français ainsi qu'à une clientèle privée.


Aujourd'hui, on parlerait presque d'une activité de veille stratégique.

Ses abonnés reçoivent des bulletins confidentiels regroupant les principales informations politiques, économiques et commerciales venues de toute l'Europe. Pour l'époque, c'est une véritable innovation. Au lieu que chaque journal fasse son propre travail de recherche, une organisation centralise, traite et redistribue l'information.


Dix ans plus tard, une révolution est en marche


Le succès est rapidement au rendez-vous.

Havas rachète progressivement plusieurs bureaux concurrents, comme la Correspondance Garnier, afin d'élargir son réseau de correspondants.

En 1835, son bureau devient officiellement l'Agence Havas.

Ce changement de nom marque une évolution importante; l'entreprise ne se contente plus de transmettre les nouvelles étrangères à la presse française, elle diffuse également les informations françaises vers les journaux étrangers.


Le modèle de l'agence de presse moderne est né.


Plus rapide que la technologie


On associe souvent la naissance des agences de presse au télégraphe.

En réalité, Charles-Louis Havas avait déjà imaginé tout le modèle économique avant même que cette technologie ne soit largement disponible.


Pour transmettre les nouvelles le plus rapidement possible, il utilise tous les moyens existants :

  • les lettres transportées par diligence, bateau ou chemin de fer ;

  • le télégraphe optique de Claude Chappe ;

  • les pigeons voyageurs pour certaines informations urgentes, notamment financières.


Le télégraphe électrique ne fera qu'accélérer un système déjà parfaitement organisé.

La véritable innovation de Havas n'était donc pas technologique. Elle était organisationnelle.

Il avait compris que la valeur de l'information dépendait autant de sa rapidité, de sa fiabilité que de sa capacité à être diffusée à grande échelle.

Deux siècles plus tard, cette logique est toujours celle des agences de presse… mais aussi des réseaux sociaux, des plateformes d'information et même de l'intelligence artificielle.


Quand Balzac critique le "monopole" de l'information


Le succès d'Havas est tel qu'il finit par susciter des critiques.

L'écrivain Honoré de Balzac l'accuse de contrôler une grande partie des nouvelles publiées dans les journaux français.

Il écrit alors cette phrase devenue célèbre :

« Il n'y a qu'un journal, fait par lui, et à sa source puisent tous les journaux. »

Cette citation illustre parfaitement l'influence qu'avait déjà acquise Havas au milieu du XIXᵉ siècle.

Sans produire lui-même les articles, il était devenu la principale source d'information de la presse.


Le père de Reuters... sans le savoir


L'influence de Charles-Louis Havas dépasse rapidement les frontières françaises.

Plusieurs jeunes journalistes et collaborateurs formés dans son agence partiront ensuite créer leurs propres entreprises.


Parmi eux :

  • Paul Julius Reuter, qui fonde Reuters à Londres en 1851 ;

  • Bernhard Wolff, qui crée sa propre agence en Allemagne.


Ces trois agences domineront pendant des décennies la circulation mondiale de l'information.

Plus tard, après la Seconde Guerre mondiale, les activités d'information de l'Agence Havas donneront naissance à Agence France-Presse, tandis que les activités publicitaires poursuivront leur propre développement.


Un pionnier de la publicité


L'une des facettes les moins connues de Charles-Louis Havas est sans doute son rôle dans le développement de la publicité. Pour financer la diffusion des nouvelles et permettre aux journaux de province de continuer à se développer, son entreprise met progressivement en place un service de publicité. Cette activité deviendra si importante qu'elle donnera naissance à un véritable empire publicitaire au cours de la seconde moitié du XIXᵉ siècle. Bien avant l'essor des médias modernes, Havas avait déjà compris qu'information et publicité étaient étroitement liées.


Pourquoi Charles-Louis Havas est toujours d'actualité

Ce qui rend Charles-Louis Havas fascinant, ce n'est pas seulement qu'il ait créé la première agence de presse. C'est surtout qu'il ait compris, près de deux siècles avant Internet, les principes qui gouvernent encore aujourd'hui la communication :

  • une information fiable a de la valeur ;

  • la rapidité constitue un avantage concurrentiel ;

  • centraliser les contenus permet de gagner en efficacité ;

  • les innovations technologiques ne remplacent pas les bonnes idées, elles les amplifient.


À l'heure où les communicants utilisent l'intelligence artificielle, automatisent leur veille et publient en temps réel sur les réseaux sociaux, les intuitions de Charles-Louis Havas restent étonnamment modernes.


Ce qu'un communicant peut retenir de Charles-Louis Havas


Charles-Louis Havas n'a pas inventé le journalisme.

Il a inventé quelque chose de tout aussi essentiel : la circulation organisée de l'information.

En imaginant un réseau capable de collecter, vérifier, traduire et diffuser les nouvelles, il a posé les bases de nombreux métiers que nous connaissons aujourd'hui : les agences de presse, la veille stratégique, les relations médias et même une partie de la communication d'entreprise.

Deux cents ans plus tard, son nom est moins célèbre que celui de nombreux communicants. Pourtant, son influence continue de façonner notre manière d'informer, de communiquer et de partager les connaissances. Et c'est sans doute la marque des plus grands pionniers, leur héritage est devenu si évident que l'on en oublie parfois leur nom.

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Élisa Trousson

Communication, marketing et intelligence artificielle.

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